Isaac Azimov et la place de l'homme : que propose-t-il dans son œuvre maîtresse ?

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Isaac Azimov

Isaac Azimov

Humaniste et auteur prolixe (science-fiction principalement mais aussi vulgarisations scientifiques, policiers, jeunesse et autres), Isaac Azimov (1920-1992) est le père du terme robotique apparu dans sa nouvelle « Menteur ! » et des trois lois de la robotique encore présentes dans la recherche actuelle. Lorsqu’on lit son œuvre et que l’on regarde certaines des découvertes de ses dernières années ainsi que certaines recherches en cours, on peut se demander si ses écrits n’ont pas inspiré bien des chercheurs. Dans ses deux grands cycles de science-fiction il nous propose deux places pour l’Homme et différents futurs possibles.

Dans le premier, le cycle des robots, après avoir fait émerger la conscience chez des appareils robotisés, il nous propose une étude du comportement humain au travers du non-respect d’une des trois lois de la robotique qui les gouvernent. Sur la fin, il viendra interroger discrètement le racisme, les robots devenant méprisés, voire haïs, par bien des êtres humains. C’est dans ce cycle qu’apparaît, au travers d’une quatrième loi de la robotique qui s’imposera soudainement à Azimov, une première proposition de place de l’humain par rapport à l’environnement. Une place automatiquement liée à l’avenir de l’Homme dont il présente, dans ce roman, différentes possibilités.

L'homme, premier avant toute chose

Pour ceux qui ne connaissent pas les lois de la robotique d’Azimov, les voici :

  • Première Loi : « Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger. » ;
  • Deuxième Loi : « Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la Première Loi. » ;
  • Troisième Loi : « Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n'entre pas en contradiction avec la Première ou la Deuxième Loi. »

Dans « Les robots et l’empire » (1985), quatre peuples existent dans la colonisation débutante de la galaxie : les « spatiens » issus de la première planète terraformée par des humains et dont la longévité de la vie est largement supérieure aux terriens ; les « coloniens » issus de la vague de colonisation terrienne ; les « comerciens », des coloniens faisant le commerce entre les systèmes et les terriens (dans le déclin), continuant à « surpeupler » la Terre et à alimenter les systèmes coloniens. Le fil conducteur du roman : une réflexion sur cette loi zéro qui va amener deux robots particuliers à essayer de contrer un politique spatien décidé à enrayer l’expansion colonienne au profit de la spatienne. Au nom de la loi zéro, l’un des robots provoquera la nucléarisation progressive de la Terre pour sauver l’humanité. Cette loi zéro dit : « un robot ne peut porter atteinte à l'humanité dans son ensemble, même pour protéger un être humain », c’est-à-dire « qu’un robot ne peut ni nuire à l'humanité ni, restant passif, permettre que l'humanité souffre d'un mal ». Pour lui, « La disparition de la Terre en tant qu'immense monde très peuplé entraînera la disparition d'une mystique dont il a déjà senti qu'elle était dangereuse (…). L’homme va se répandre dans la Galaxie de plus en plus rapidement sans la Terre vers laquelle se retourner sans cesse comme vers un dieu du passé ». Réalité, me semble-t-il, pleine de sens actuellement comme dans l’histoire de l’Humanité… Ici apparaît cette première proposition.

Pour sauver l’humanité de ses défauts et la forcer à se répandre dans la galaxie, ce robot provoque une radioactivité progressive et totale de la planète, y détruisant progressivement toute vie. Là, L’homme est premier par rapport à l’environnement, aux autres espèces et à la Terre. Il prime sur leur existence. Pour sa survie, il est en droit de détruire tout ce qui l’entoure. En quelque sorte, cela va dans le sens de nos principales gouvernances privées et publiques actuelles et du rapport à notre planète et aux autres espèces de la majorité des humains.

Toutes les discussions des deux robots sur la loi zéro qui émaille la trame de l’histoire peuvent être vues comme une réflexion philosophique sur la prédominance humaine. Cette proposition est-elle un constat critique de la part d’Azimov ou sa propre vision ? Ce roman étant apparu deux ans après l’autre proposition, nous pouvons plutôt y voir une interrogation, certes critique, sur l’humanité actuelle et les comportements humains. Quelle voie doit-elle donc choisir ? Chacun de ces peuples représente une proposition d’évolution pour l’humanité, s’affranchissant de la Terre : un monde hyperindividualiste tributaire des robots (les spatiens), une expansion de la Terre affranchie de son mysticisme destructeur (les coloniens) et un monde commercial (les comerciens) avec une Terre vieillissante, enfermée dans son passé, se tuant à petits feux. Le cycle suivant, fondation, essaiera d’y répondre, les interrogations de ce roman donnant du sens aux questions soulevées dans ce deuxième cycle. Au travers de son récit, comme dans une bonne part de son œuvre, Azimov nous invite ainsi à réfléchir sur la réalité de notre monde et de ses travers. Cette double réflexion qu’il nous propose, près de trente ans après sa première réflexion, prend tout son sens avec les crises écologiques, politiques, financières et religieuses de ses dernières années.

Son parti pris de donner à un robot le choix de l’évolution de l’humanité a aussi de quoi interroger. Serait-ce une marque, chez Azimov, de défiance de l’humain ou/et de nos dirigeants, voire même une défiance de l’espèce humaine ? Comme si nous étions une espèce éternellement adolescente et non achevé qui ne pourrait réellement décider par elle-même. Et si c’était en partie vrai ? L’éternelle adolescence et l’inachèvement de l’homme sont une réalité biologique démontrée scientifiquement. Quel impact cet inachèvement biologique a-t-il donc sur nos comportements et nos choix ? Quel impact a-t-il pu avoir dans notre histoire ?

L'homme qui fait partie d'un tout

Dans le cycle Fondation, Azimov va progressivement nous proposer trois voies pour le futur de l’humanité. Le fil conducteur de ce cycle est la psychohistoire. Science fondée sur la loi des grands nombres et le calcul des probabilités dans le but de pouvoir « prévoir l'avenir », elle est inspirée de la cybernétique, de la psychanalyse et du marxisme comme ressemblance avec la conception matérialiste de l'Histoire.

Dans la série initiale de trois romans (1951, 1952, 1953), écrite avant la proposition précédente donc, Hari Seldon, savant s’appuyant sur la psychohistoire qu’il a conçue, va créer deux « fondations » : l’une aux confins de l’empire galactique, entièrement technologique (sans télépathes) et connu de tous et l’autre, secrète et entièrement télépathique (sans technologie). L’objet de l’histoire de cette série est la confrontation de deux humanités possibles, l’une dominée par la technologie et l’autre par les télépathes, chacune des fondations suivant le plan « Seldon » tel qu’ils le perçoivent et qu’il leur est présenté. La trame de ces romans est la première fondation qui, souhaitant contrôler la galaxie, cherche la deuxième pour la détruire.

Dans « Fondation foudroyée » (1983), Asimov fait apparaître un troisième acteur ne faisant pas partie du grand plan d’Hari Seldon, Gaïa, superorganisme dont la mémoire est répartie parmi tous ses fragments, c’est-à-dire entre toutes les espèces qui la composent. Cela s’exprime dans le roman par le fait que les Gaïens ne disent pas je ou nous mais toujours je-il-nous. En cela, chaque individu est l’ensemble tout en étant « soi », tout en conservant son individualité et ses particularités. Il est à la fois « un » et « le tout », tous les organismes qui le composent communiquant entre eux. Un point de vue qui s’inspire peut-être des cultures amérindiennes et chamaniques. Ici se trouve l’autre proposition de l’œuvre d’Azimov : la Terre et toutes ses espèces priment sur l’homme et l’espèce humaine. L’homme semble ainsi n’être là qu’une espèce parmi les autres qui ne doit pas dominer, un élément de l’ensemble. Cependant, en créant un superorganisme commun, empêchant ainsi toute domination individuelle, ne critique-t-il pas l’individualisme grandissant de nos sociétés postmoderne ? Ne le verrait-il pas comme un mal pour l’humanité ? Question des plus intéressantes et pertinentes aux vues de l’Histoire passée et récente. On peut comprendre qu’après avoir écrit cette possibilité, il soit venu interroger la première proposition qui correspond à notre réalité actuelle. Mais ce roman « Les robots et l’empire », qui fait la jonction entre les deux cycles, peut aussi être vu comme une préparation au dernier roman de cette histoire du futur sortie en 1987.

Un tour de passe-passe récursif où l'humain devra son salut à la technologie qu'elle avait renié

Dans « Terre et Fondation » (1987), dernier tome du cycle Fondation et de cette histoire du futur, Azimov met en avant que seule l’espèce humaine est intelligente et capable de protéger la galaxie. A-t-il raison, est-ce une réalité ? Sans doute… ou peut-être… comment savoir ! Dans « Fondation foudroyée », un choix a été fait entre les trois utopies proposées, mais est-ce le bon ? La question se pose d’autant plus qu’on découvre au début de « Terre et fondation » que Gaïa et ses habitants ont appris de visiteurs leurs capacités télépathiques. Trois protagonistes de « Fondation foudroyée » se mettent à rechercher ces derniers pour essayer d’affirmer le choix de l’utopie qui dominera. Leur périple les fait visiter les premières planètes colonisées (spatienne et colonienne) et leurs propres utopies, qui permettent à Azimov de nous entraîner dans une réflexion guidée sur le choix qui a été fait. Le bout de leur périple les mènera aux abords de la Terre et ce qu’elle est devenue. La boucle est bouclée, retour aux sources.

Dans ce dernier roman, le grand tour de passe-passe d’Azimov est de faire venir les capacités télépathiques (principal objet de deux des utopies proposées) de ce que les hommes ont créé puis renié. Ce dernier tour est un véritable questionnement offert aux conséquences possibles de nos recherches et de nos actes, de ce qu’elles pourraient provoquer sur notre avenir, celui de l’humanité. Cela vient aussi interroger les craintes que nous pouvons avoir devant certaines découvertes et axes de recherches. Des questions, dans le fond, fort peu présentes, du moins sincèrement, chez nos dirigeants du privé comme du public, même si elles questionnent bien du monde. Ce qui a de quoi, là encore, interroger.

L’article « Hacker le cerveau : la menace ultime ? » paru dans Sciences et avenir le 21 octobre 2014 ne peux que nous faire penser à l’œuvre d’Azimov, tout comme à d’autres œuvres de science-fiction écrites ou filmées.

Alors, Azimov, auteur précurseur et visionnaire ? Peut-être.

Tel un apprenti sorcier, l’Homme joue de plus en plus avec la biologie (gênes et autres), la technologie (dans l’infini petit notamment avec les nanotechnologies), avec les énergies (les concentrant de plus en plus). Maintenant, si à force de jouer avec les gènes il y avait mutation, ce ne seraient que des « évolutions épigénétiques provoquées » au lieu des « évolutions épigénétiques naturelles » qui nous ont fait biologiquement évoluer depuis des siècles. Alors oui, ça peut faire peur, mais après tout, les mutations génétiques qui pourraient survenir seraient-elles pour autant néfastes ? Avoir trois ou quatre bras peut trouver son sens, tout comme le développement de capacités psychiques. Seulement l’Homme joue aussi avec la Terre, la malmenant. Or, sa maltraitance va plus vite que nos découvertes… Maintenant, le seul choix actuel pour l’Humanité est le choix technologique, choix dans lequel nous nous enfonçons bille en tête sans vraiment réfléchir. Alors pour quel avenir ?

Dommage que la psychohistoire n’est que l’idée d’un romancier ! Cependant, pour combien de temps ? À partir d’un algorithme précis analysant des Big data, une start-up israélienne, SalesPredict, affirme pouvoir prédire si des évènements ayant déjà eu lieu vont se reproduire, mais à quelle fin ? L’avenir de l’humanité et son bien-être ou pour son contrôle par une minorité ! L’histoire ne me rend pas optimiste.

 

Publié dans Divers et Société

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