La perte du « don » dans la gouvernance de soi à celui des États

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La perte du « don » dans la gouvernance de soi à celui des États

Tomber sous le pouvoir d’un autre fait souvent peur, ne rassure pas. C’est donner à l’autre, quel qu’il soit, une gouvernance sur soi. Mais qu’en fera-t-il ? Là est généralement la source consciente et inconsciente de la crainte.

Cette appréhension est bien souvent présente alors que personne ne peut avoir de pouvoir sur nous ou sur qui et quoi que ce soit ni prendre le pouvoir, s'il ne lui est pas préalablement donné. Ainsi, nous appréhendons parfois, souvent inconsciemment, ce que feront certains du pouvoir que nous leur avons donné sur nous. Nous respecteront-ils en nous redonnant à hauteur de nos attentes ou en profiteront-ils, en abuseront-ils ?

Initialement, s'abandonner au pouvoir d'un autre n'est pas négatif, cela fait partie des relations humaines. Dans l’esprit de cette base relationnelle qu’est le processus du don, le rapport devrait être gagnant gagnant et fait dans la confiance. Tout simplement parce que donner à une part de soi-même, un individu ou une institution du pouvoir sur nous, c’est attendre un retour en contrepartie, un contre-don à hauteur de notre don et de nos attentes.

Nous donnons le pouvoir à certaines parts de notre conscient pour nous guider au mieux. Dans une relation de couple saine et équilibrée, le pouvoir sera partagé, chacun en donnera et redonnera à l’autre tout au long de la relation, dans l’objectif d’un bonheur partagé. Dans les rapports sexuels, lorsque l’un domine, l’autre lui laisse ce pouvoir pour, de préférence, leur plaisir réciproque, rôles qui devraient s’échanger en fonction des désirs et des moments. Dans les tribus amérindiennes, le chef, en échange du pouvoir et de la richesse associée donnés par son peuple, devait assurer leur protection et s'occuper de ceux qui n'avaient rien par une bonne et juste gouvernance de la tribu. Les sdf et exclus du vivre en commun n'existaient pas. En Europe la protection des serfs était aussi le rôle des seigneurs. Dans cette protection il y avait l'obligation de donner la possibilité au peuple d'avoir de quoi vivre : nourriture, logement, sécurité, etc. en contrepartie du pouvoir donné et du fruit de leur travail. Dans la piraterie, le capitaine devait redonner à l'équipage l'occasion de belles courses et l'assurance de respecter le code de la piraterie dans la répartition des prises et le respect des primes d'assurance en cas de blessures lourdes. C’était le gage du soutien donné par l’équipage et de son engagement.

Donner du pouvoir à l’autre c’est normalement lui donner les clefs de la gouvernance pour notre bien, celui du groupe.

Lorsque ce pacte inconscient n'est plus rempli, la confiance se met alors à disparaître, un déséquilibre et un mal-être s’installent. Le risque, c'est la révolte. La révolte intérieure lorsque l’ont décidé de rencontrer nos démons, ces révoltes dans le couple qui amènent au conflit et parfois au divorce, la révolte du corps lorsque libido et désir tombent de trop d’abus, la révolte de peuples ou de nations comme lors des différentes révolutions, révoltes locales et mouvements de résistance qui ont parsemé l'histoire, la révolte des matelots par la mutinerie.

Ce pouvoir de ceux (et ce) qui nous gouvernent est ainsi possible lorsqu'une majorité le leur donne, cette combinaison de ceux qui le font par adhésion, par faiblesse, par lâcheté ou/et par névrose. Sans eux, aucun travers personnel, aucun dictateur, aucune pensée, aucune religion ne pourrait prendre le pouvoir.

Seulement, pour ne pas donner le pouvoir, il faut être prêt à tout perdre, à tout sacrifier : le petit pouvoir que l’on a pu acquérir, le confort que l’on a, la sécurité (parfois faussée) dans laquelle on est et éventuellement la vie. Lorsqu’une majorité se révolte ainsi, quel qu’en soit le prix, le pouvoir s’effondre. L’Histoire et les histoires individuelles sont pavées de ces refus. Personne ne peut avoir de pouvoir sur un tas de ruine, sur l'apathie et la passivité générale.

Maintenant le sacrifice est une réalité souvent difficile à embrasser. Elle demande un courage qui fait souvent défaut, celui de faire face à soi-même et à ses ombres, celui de faire face à la réalité sans concessions et de ne plus faire avec l'inacceptable, celui de faire face à ses démons intérieures, non pas pour les rejeter mais pour les apprivoiser et les vivre dignement, aussi monstrueux qu'ils puissent parfois être, celui d’être prêt à aller temporairement contre ses convictions et valeurs pour se libérer, comme d’être prêt à tuer, voire à torturer.

Combien sommes-nous à donner du pouvoir aux mauvaises parts de nous-mêmes sans nous révolter, évitant de travailler sur nous et de faire face à nos démons ? Dans combien de couples et de familles la révolte ne s'exprime pas ou s'exprime faussement au nom de belles justifications faussement rassurantes qui continuent à donner au dominant son pouvoir ? Dans combien de nations et de pays la révolte ne s’exprime pas par peur de perdre ce que l’on a, laissant ainsi toujours le pouvoir aux mêmes, sans que rien ne change vraiment jamais ? Combien de fausses révoltes, ces manifestations et mouvements contestataires pour lesquels on abdique si facilement dès que la face peut être sauvée ? Légions.

Dans nos démocraties, les personnages politiques qui nous gouvernent ont aussi le pouvoir que nous leur donnons. Ils l'obtiennent par ce qu’ils nous promettent de nous donner une fois élus. Seulement, combien de ces promesses ne sont pas tenues, combien de ces dons attendus ne voient jamais le jour ? Trahison ! Le pacte inconscient est rompu, le lien avec le peuple se perd… et la confiance disparaît. Le malaise et la défiance ne peuvent que dominer dans une crise sociétale sans réel avenir.

Le mal actuel de notre société, la méfiance vis-à-vis de nos gouvernants ne prendraient-ils pas leur source dans ce pacte rompu où le peuple ne reçoit pas ce qu’il attend en contrepartie du pouvoir qu’il a donné en votant ?

Comme c’est le cas depuis longtemps, face à cette malhonnêteté des gouvernants, embrasser les religions devient alors rassurant pour certains, pour ne pas dire une source de salut. Leur principale promesse sera donnée dans l'au-delà, ce qui est fort pratique. Impossible à vérifier ! L'attente ne peut donc être déçue. Donner ainsi du pouvoir à la religion ce n'est plus du don mais une forme d'abandon de soi.

Que nous donnons-nous comme pouvoir et pour quelles attentes, et que nous redonnons-nous en retour ? Que donnons-nous à d'autres comme pouvoir et pour quelles attentes et que recevons-nous en retour ? Que serions-nous prêts à perdre et à lâcher, dans la révolte, en nous et vis-à-vis d'autres pour reprendre le pouvoir sur notre vie et nous-mêmes ? Ce sont des questions pleines de sens qui permettent d’avancer et de se libérer.

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