Donner pour construire ou pour aliéner

Publié le par David LAMBERT

Si on se réfère au circuit du don, ne trouvez-vous pas que l’on pourrait voir dans ce dernier une aliénation réciproque dans laquelle nous nous engagerions et serions ? En effet, à partir du moment où un rapport de « redevabilité » s’installe, une sorte d’aliénation ne s’installe-t-elle pas aussi ? 

Toutefois, est-ce vraiment de l’aliénation telle que nous avons pu l’entendre jusqu’à maintenant ? L’aliénation existe souvent au profit d’une entité, qu’elle soit physique, morale ou virtuelle, comme nous l’avons vu. Dans le don, sommes-nous réellement aliénés à une entité ? Ne serions-nous pas plutôt liés dans une relation que l’on peut à tout instant arrêter ? S’il y a aliénation, ne serait-ce pas plutôt par rapport à nous ou à l’autre ? Et le cycle du don ne serait alors que le support de l’aliénation et non pas le maître de celle-ci ?

D’où cette question : pourquoi donne-t-on ? 

Donner n’est pas un acte anodin. Donner implique automatiquement l’autre. Cela crée et maintient un cycle relationnel (qui peut ne jamais s’arrêter[1]) dans lequel on est censé passer réciproquement de donateur à donataire. Et en fonction de l’intention que l’on aura en donnant, dans notre agir, le cycle du don sera plus ou moins constructif ou plus ou moins destructif. 

Qu’est-ce que seraient donc un cycle constructif de don et un cycle destructif de don ?

Le cycle constructif du don correspond à un cycle qui favoriserait une relation « saine » tournée vers le mieux-être de l’autre. Une relation dans laquelle la liberté de l’autre serait respectée.

Le cycle destructif du don correspond à un cycle qui favoriserait une relation « malsaine » tournée vers l’exploitation de l’autre. Dans laquelle il y aurait prise de pouvoir sur l’autre.

Rappelons donc, comme l’a dit Alain Caillé, que l’on ne peut penser le donner- recevoir-rendre sans penser son corollaire le prendre-refuser-garder. 

Philippe Chanial, dans sa « boussole du don »[2], nous a proposé des déclinaisons spécifiques qui, je trouve, permettent de bien percevoir ces cycles. À partir de deux axes, l’un horizontal : recevoir (le pouvoir) / rendre (la réciprocité) et l’autre vertical : donner (la générosité) / prendre (la violence), il nous propose huit déclinaisons du don : quatre qui sont, selon moi, de l’ordre du cycle constructif et quatre du cycle destructif.

Dans le cycle constructif du don nous trouvons : donner pour que l’autre reçoive (la sollicitude – le don « pur »), donner pour donner (la grâce – la don-ation), donner pour que l’autre donne (le don, – le don-partage) et donner

pour que l’autre rende (les jeux de rôles – le don rituel). N’y a-t-il pas un côté vertueux dans les possibilités de ce cycle ? Dans le sens où il y a intérêt pour la relation, l’autre ou son propre plaisir, et qu’il ne met pas en dépendance.

Dans le cycle destructif du don nous trouvons : donner pour que l’autre ne puisse rendre (la domination – le don-poison), prendre pour prendre (l’exploitation et la prédation – l’anti-don), prendre ce qui a été pris (la vengeance – le don-négatif) et donner à condition que l’autre rende (l’échange utilitaire – le don-nant/don-nant). N’y a-t-il pas un côté vicieux dans ce cycle ? Dans le sens où il y a intérêt pour le profit du donateur, intérêt à son avantage par rapport à l’autre et souvent aux dépens de l’autre ? 

Ce que sera le cycle de don ne dépendra-t-il donc pas des intentions des acteurs ? Et notamment de notre capacité à ne pas nous laisser embarquer dans un cycle destructif ? Encore nous faut-il être capable de nous rendre compte de ce qu’il en est. La frontière est parfois mince.

En effet, donner beaucoup, cela peut être du domaine de la grâce ou de la sollicitude. Mais cela peut aussi être du domaine de la domination. On peut donc très bien entrer dans un cycle destructif croyant être dans un cycle constructif.

N’est-ce pas le cas des personnes qui tombent amoureuses de pervers narcissiques, ces manipulateurs qui considèrent les autres comme des objets et qui font régulièrement du chantage sur ce qu’ils font pour l’autre (ce qu’ils donnent) ? Ils savent au début donner sans demander (ils donnent impression d’ailleurs), se « réservant » pour le moment où ils tiendront la personne.

Mais on peut aussi refuser un cycle constructif, par crainte d’un cycle destructif.

Toute personne ayant été victime d’un pervers narcissique pourra être méfiante vis-à-vis de tout excès de générosité qu’elle pourra rencontrer par la suite. Elle pourra craindre que derrière trop de dons se cache un nouveau manipulateur. Et ainsi, elle pourra, par autoprotection, éventuellement refuser le cycle et, du coup, peut-être la relation.[3] 

« L’exercice de la puissance via le don, peut en effet représenter le moyen de dominer l’autre, “d’acheter” son âme ou de le manipuler.» (Norbert Alter)[4] 

Alors, dans notre vie et nos relations avec les autres, pourquoi donne-ton ? Pour construire avec l’autre ou pour aliéner l’autre ? Et vous ? Êtes-vous capable de dire pourquoi et comment vous donnez généralement ? Quelle est votre dominante ? 

Quand on y regarde de plus près, ne trouvez-vous pas que la manière dont on donne dit beaucoup de nous ? Et cela ne peut-il être un risque pour les donateurs constructifs ? Le risque d’attirer des personnes qui prendront et qui essaieront d’en profiter ?

Car notre manière de recevoir en dit aussi sur nous, même si ce n’est pas


[1] C’est notamment souvent le cas dans le cadre familial.

[2] « “L’instant fugitif ou la société prend.” Le don, la partie et le tout », In Marcel Mauss vivant, Revue du Mauss n° 36, La Découverte, p. 535, second semestre 2010.

[3] J’ai quelques amies qui sont dans ce cas-là. Ce n’est sans doute pas pour rien que nous sommes proches et que notre amitié dure... 

[4] Donner et prendre. La coopération en entreprise, La Découverte, 2010, p. 76.

 

Cet article est tiré de mon livre Devenir auteur de sa vie, 2012, Zigues Editions (partie VI "Rapport au monde", chap. 2 "Donner-recevoir-rendre : construction et aliénation de soi avec, pour ou/et contre les autres).

 

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