L’acte de donner

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J’ai attaqué ma rubrique sur le « don » bille en tête en oubliant que tout le monde ne connaissait pas le sujet. Du coup, il n’est peut-être pas évident d’entrer dans le premier article que j’ai écrit. Alors, afin de palier cet oubli, je vais présenter ici ce qu’est « donner », tel que Marcel Mauss l’a mis en lumière dans les années 1920. Mais, pour cela, plutôt que de partir de la théorie, comme je peux souvent en avoir l’habitude, je préfère partir de nos comportements.

De manière basique, lorsque nous parlons de « donner », qu’est-ce que c’est ? D’ailleurs, que visualisez-vous donc et qu’est-ce qui vous vient à l’esprit si je vous demande « qu’est-ce que "donner" » ? Avant de poursuivre votre lecture, prenez donc le temps d’écrire sur un papier ce que le don, donner est pour vous, ce à quoi cela vous fait donc penser.

« Donner », n’est-ce pas déjà : « j’ai envie de faire et/ou je dois faire un geste vis-à-vis de quelqu’un, un cadeau et je le fais ». Ce qui nous arrive plus ou moins régulièrement à tous, n’est-ce pas ! L’acte de donner, pour commencer, ne part-il pas de là ? D’une envie ou d’une nécessité qui, une fois ressenties, nous amène à faire, et ainsi à donner à une autre personne. Une autre personne qui, alors, va recevoir. Donner ainsi, c’est se dessaisir de quelque chose en notre possession au profit de quelqu’un d’autre.

Voila, la base de l’acte de don est posée : « j’ai envie ou je dois donner quelque que chose, je le donne et l’autre le reçoit ». Evident… non ! En plus, normalement, je suis content de donner, ça fait plaisir tout comme l’autre est censé être content de recevoir et je serai satisfait de voir son plaisir. Une boucle de plaisir donc. Du moins dans l’absolue et l’idéal…

Si c’était aussi simple que cela, je ne serai pas en train d’écrire cet article. J’imagine que vous vous en doutez un peu. C’est donc une base idyllique… « Donner » peut en effet être bien pernicieux tout autant que merveilleux. Mais restons donc concentrer sur cet acte qu’est le « don ».

« Je donne et l’autre reçoit ».

Acte de don 10

Eh bien, il y en a 3 : celui qui donne, le donateur, celui qui reçoit, le donataire et ce qui est donné, l’objet. 3 Agents sans lesquels il ne peut y avoir de don. En effet, leur présence est la condition sine qua non de tout don. Explorons donc un peu ensemble ces agents, si vous le voulez bien.

  • Le donateur, celui qui donne est un « être » (physique ou moral) en capacité de donner. Parmi eux, nous avons principalement les êtres humains et les personnes morales (entreprises, administration, associations, etc.). Mais nous avons aussi d’autres espèces animales. Le donateur est donc un « être » (humain, autre animal, personne morale) en capacité d’agir vers l’autre en se dessaisissant d’un objet en sa possession, objet dont l’autre fera ce qu’il voudra.
  • Le donataire, celui qui reçoit, est un « être » (physique ou moral) en capacité de recevoir. Le donataire est du même type que le donateur, et pour cause… nous verrons plus tard que le donateur peut devenir donataire et vice versa. Le donataire, est donc pas un « être » (humain, autre animal, personne morale) en capacité de recevoir de l’autre un objet dont il se dessaisit.
  • L’objet, lui peut être de différentes natures. Ce peut-être un objet physique (comme lorsque l’on donne un cadeau, de l’argent, etc.), un objet virtuel (comme un service, une information, une connaissance, etc.), mais aussi un être vivant (comme un animal, une plante, mais aussi parfois un être humain). 

Ne remarquez-vous pas une ambiguïté dans le don à la lecture de la forme que peuvent prendre ces objets ? Lorsque nous donnons un objet physique ou un être vivant, nous nous en dessaisissons, il ne sera plus en notre possession. Par contre, est-ce la même chose pour les objets virtuels ? Peut-on perdre une information, une connaissance, un service que l’on donne ? Il me semble que non. Mais, en les donnant, ils ne seront plus exactement les mêmes, ils perdront de leur intégrité. En effet, nous n’aurons aucun contrôle sur ce que deviendra l’information ou la connaissance que nous aurons données. N’est-ce pas la difficulté de tout enseignement ? De la même manière, nous n’aurons aucun contrôle sur ce que deviendra le service que l’on aura donné. Conserveront-ils alors la même forme, la même nature ? Rien n’est moins sûr. C’est la qu’il y a dessaisissement et perte de l’objet initial.

Ce petit éclaircissement sur les agents du « don » fait, revenons donc à l’acte en lui-même.

Donc, il y a une envie ou un besoin de donner à quelqu’un.

 Acte de don 1

Afin d’y répondre nous allons donner à cette personne

.Acte de don 2

  •  Que se passe-t-il alors ?

Il peut y avoir plaisir comme il peut y avoir déplaisir. Le don peut surprendre en bien ou en mal l’autre.

Imaginez que vous receviez un don d’une personne que vous ne supportez plus, qui vous dégoute et que vous ne voulez plus voir, cela vous fera-t-il plaisir, en seriez-vous content ? C’est loin d’être sûr, n’est-ce pas ! Vous pouvez aussi, parfois, faire un geste par obligation. Prenons-nous plaisir à tous les cadeaux que nous pouvons faire, pour les mariages et les anniversaires notamment ? Ce n’est pas obligatoire. Donner et recevoir n’est ainsi pas toujours plaisant, ça peut aussi être décevant, contrariant, voire même parfois angoissant. (Il me semble que les cadeaux de noël peuvent se révéler angoissant dans certaines familles).

Lorsque quelqu’un fait un geste envers nous, qu’il nous donne quelque chose, nous pouvons ressentir du plaisir à lui rendre un jour ou nous sentir dans l’obligation culturelle et sociale de le faire. C’est quelque chose de présent chez tous les humains, que cela soit conscient ou non, même si nous ne donnons pas généralement pour qu’on nous redonne, du moins consciemment... Ce n’est pas un acte en soi intéressé, même s’il y a toujours un intérêt dans le don. Mais le rendre qui est redonner, est inséparable du donner.

Cela peut surprendre certain d’entre vous et ne pas en surprendre d’autres, mais réfléchissez-y un peu. Lorsque l’on vous invite quelque part (pour un déjeuner, un spectacle ou autre), que l’on vous paie un verre, un café, que l’on vous fait un cadeau (de manière spontanée ou pour une occasion officielle), n’en ferez-vous pas un jour autant si l’occasion se présente ? Sans obligatoirement vous le dire, n’est-ce pas une évidence, et cela d’autant plus lorsque c’est avec une personne que vous appréciez ? Ne vous est-il pas arrivé au moins une fois de penser ou dire, « la prochaine fois ce sera pour moi » ? En fait, cela participe aux relations sociales. C’est ce que Marcel Mauss a mis en lumière dans les sociétés claniques.

Lorsque nous donnons souvent à quelqu’un et que celui-ci ne fait jamais de gestes vis-à-vis de nous, ne nous redonne jamais rien et finalement ne fait que prendre, que se passe-t-il ? Cela a des chances de nous déranger, si ce n’est nous affecté voire même nous agacé. C’est souvent source de tensions internes qui peuvent se transformer en prise de distance, en rejet, voire en conflit.

Il ne peut normalement y avoir «  quelque chose de donner   » sans qu’un jour  «  autre chose soit redonnée   ».  Il ne peut y avoir « don » sans le « contre-don » dont Marcel Mauss et d’autres ont parlé.

J’en entends déjà qui disent mais alors ce n’est pas du don, c’est de l’échange. Oui et non. Cela ressemble à de l’échange dans le sens où des objets passent d’un être à un autre. Seulement, dans l’échange, il y a discussion sur les modalités et les objets de l’échange, vous savez quels objets sont échangés, quand ils le sont et par qui. C’est de l’ordre du contrat, direct ou indirect. Dans le don, il n’y a ni discussions ni certitude, rien n’est défini. Tout est inconsciemment tacite, c’est de l’ordre du culturel, du savoir vivre, du relationnel.

  • Mais que redonne-t-on ?

Quand on vous invite à déjeuner, inviterez-vous obligatoirement pour un déjeuner un jour, est-ce que ça ne pourrait pas être autre chose ? Quand on vous paie un café, repairez-vous systématiquement un café, est-ce que ça ne pourrait pas être un verre ou autre chose ? Lorsqu’on vous rend un service, rendrez-vous le même service en retour, est-ce qu’il ne pourra pas être différent ou ne pourrez-vous pas donner un remerciement sous différentes formes (cadeau, déjeuné, etc.) ? L’objet du contre-don peut prendre bien des formes et sa valeur symbolique est généralement au moins équivalente si ce n’est supérieur. Le mot est lâché. Le don, est vu et compris par certains sociologues, anthropologues et autres comme un « échange symbolique ». la valeur des objets qui circulent de mains en mains est avant tout symbolique.

Acte de don 3

  • Et à qui redonne-t-on ?

Généralement nous redonnons à celui qui nous a donné, mais nous pouvons aussi redonner à une tierce personne. Il peut ainsi y avoir contre-don vers un autre sur demande. Imaginez par exemple que vous rendiez un service à un ami qui a un poste à responsabilité dans une entreprise.

Acte de don 4

En faisant cela, sans le conscientiser, vous savez qu’un jour, si vous en avez besoin, il pourra vous le rendre. Il suffit qu’un certain temps plus tard, une personne proche cherche du travail, là, vous penserez peut-être à cet ami a qui vous avez rendu service un jour. Vous vous direz alors, sans obligatoirement nommer et conscientiser le fait, « tient, il pourrait le recevoir ? » Et vous allez l’appeler pour le lui demander. Normalement, il devrait vous rendre ce service à son tour, de lui-même. 

Acte de don 5

Votre relation, une fois qu’elle aura été reçue, devrait normalement vous le rendre à sa manière un jour. Il se pourrait aussi qu’elle le rende à votre ami, par un geste de remerciement (envoie de chocolats, etc.) ou autre.

Acte de don 6

Il peut aussi y avoir contre-don spontané vers un autre. C’est le cas de ce que l’on a pu recevoir dans notre jeunesse sans qu’on n’ait jamais pu le rendre. Imaginez que durant vos études, ayant peu de moyens, vous vous êtes régulièrement fait inviter par des professeurs ou des tantes et oncles.

Acte de don 7

Une fois devenu adulte et installé professionnellement, si l’occasion se présente, il est fort possible que vous en fassiez autant avec de jeunes étudiants, des neveux ou nièces avec qui vous pourriez être amené à déjeuner.

Acte de don 8

N’arrive-t-il pas non plus parfois que l’on se redonne à soi-même ? Notamment lorsque l’on donne à une personne en nécessité que l’on croise (un sans-abri ou autre). Quels qu’en soient la source et l’objet, la satisfaction que l’on peut en avoir ne serait-elle pas une forme de contre-don que l’on se ferait ? Ce que j’ai appelé le « self contre-don ».

Acte de don 11

Alors, L’acte de don, ce serait : « j’ai envie de donner, je donne à quelqu’un qui reçoit et je recevrai un contre-don un jour comme je pourrai redonner à mon tour par moments ». Et là, vous pouvez voir les fils qui tissent les liens sociaux. Des fils qui peuvent être rompus car rien n’est jamais sûr, l’incertitude règne toujours et on peut toujours refuser de donner, de recevoir comme de contre-donner. 

Le « don » est ainsi un mouvement qui peut prendre plusieurs formes.  

 Circuits Don-Contredon

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avez-vous écrit sur un papier ce qu’était le don pour vous comme je vous l’ai proposé au début de cet article ? Si vous l’avez fait, relisez donc votre papier. Qu’en pensez-vous donc maintenant ?

Maintenant attention, on ne peut penser le donner-recevoir-rendre, sans mettre en vis-à-vis le prendre-refuser-garder comme a pu le dire Alain Caillé.

Car « donner  » n'est pas anodin. C'est impliquant... ça implique automatiquement l'autre par la relation qu'il crée ou qu'il alimente. Le don peut ouvrir, enrichir, permettre le partage et favoriser le développement, mais il peut aussi être un poison lorsqu'il favorise la dépendance, la soumission et l'exploitation de l'autre.

L’acte de don peut ainsi être vertueux et positif comme vicieux et négatif. Il peut être dans la réciprocité comme il peut être dans la prédation. Mais ce sera le sujet d’un futur article.

 

Cet article vous a plu ? Pourquoi donc ne pas le partager avec d'autres, cela pourrait aussi intéresser une de vos relations.    

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Commenter cet article

David 14/09/2014 11:01

Un beau contredon possible que de "voler" mon texte pour l'utiliser ! ;)

peillon 12/09/2014 20:09

Tien, je vais certainement te "voler" ton écrit. Attention tu vas faire un don!