L’ontophylogenèse : ouverture vers un questionnement sur l'aléa et le subjectif ! 2/3

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L’aléa et l’aléatoire : serait-ce une réalité biologique contre laquelle nous lutterions ? 

Ce que révèle donc cette conférence, entre autre, c’est la place et l’importance de l’aléa dans le fonctionnement biologico-moléculaire de tous les individus, et donc dans la génétique, venant contredire l’approche déterministe. 

Je ne vais pas reprendre l’ensemble du développement de Kupiec, je vais simplement extraire certains passages, à mon sens parlant et intéressant, que je commenterai avant de développer l’interrogation du titre de cette partie. 

  • Kupiec nous explique que « deux cellules ne sont jamais strictement identiques » (p. 10).

Cela m’a immédiatement fait penser à la question de la recherche de l’idem, de l’identique dans nos relations aux autres. Cette illusion que des philosophes (Levinas notamment) et des psys (Jung entre autre) ont questionnée quand ce n’est pas dénoncé. À partir du moment où aucune cellule n’est réellement identique à l’autre, comment des individus, quelle que soit leur espèce, pourrait donc être identique les uns aux autres ? Cela me semble impossible, sans compter, les aléas des vécus de chacun dont j’ai parlé dans Devenir auteur de sa vie. Quelle pourrait donc être le sens de ce dictât de l’idem ? Est-ce le fruit d’un besoin psychologique, d’une orientation sociétale ou des deux ?

  • Il nous dit aussi que « aujourd’hui on a la démonstration irréfutable que les interactions entre protéines ne sont pas spécifiques, grâce à la cartographie de protéomes entiers » (p. 26). Et, il nous précise que « selon le principe de stéréospécificité (qui domine), les molécules biologiques devraient s’emboîter comme les pièces d’un puzzle, un ensemble de molécules ne formant qu’une seule structure macromoléculaire (ou une seule séquence d’interactions). Or, ce n’est pas le cas. À un ensemble de molécules peuvent correspondre plusieurs structures (ou plusieurs séquences d’interactions) » (p. 27).

Rappelons que ce sont les protéines qui permettent l’activation des gènes et que c’est en fonction de l’activation de différents gènes que certaines caractéristiques seront développées chez certains individus. Il n’y aurait donc pas de clé unique entre l’expression d’un gène spécifique et une protéine spécifique. Ce serait beaucoup plus complexe que cela, faisant appel à de l’aléatoire.

  • Kupiec nous montre aussi que les évolutions épigénétiques sont le fruit d’une interaction entre l’environnement extérieur des individus et l’intérieur de l’organisme. Mais une interaction qui va dans les deux sens, il y aurait co-influence entre l’environnement extérieur et l’environnement intérieur de l’organisme. Ce ne serait pas l’un qui influencerait l’autre, provoquant les évolutions. Des évolutions qui seraient le fruit de l’expression aléatoire des gènes. En effet, une nouvelle caractéristique chez un individu (résultat d’une évolution épigénétique) qui ne serait pas adaptée à l’environnement ne serait pas viable. Soit elle disparaîtrait, soit elle provoquerait (plus ou moins rapidement) la disparition de la nouvelle espèce en cours d’évolution, les individus n’étant plus adaptés pour survivre.

Pourrait-on y voir la raison de la disparition de certaines espèces ? Et, cela ne rejoindrait-il pas les nouvelles connaissances sur l’évolution ? Lors de la formation en éthologie humaine que j’ai suivie il y a quelques mois de cela, j’ai découvert que l’évolution ne s’était pas finalement faite par adaptation à l’environnement comme je l’avais appris et toujours entendu dire, mais par modifications épigénétiques. C’est-à-dire que les espèces qui survivent (ou ont survécu) sont celles qui bénéficient (ou ont bénéficié) de modifications épigénétiques compatibles avec l’évolution (et les changements associés) de l’environnement extérieur, les rendant viables dans le temps.

Tous ces éléments, ainsi que toute la démonstration de Kupiec[1] tendent à montrer qu’à l’inverse de ce que nous croyons depuis longtemps, il n’y aurait pas de déterminisme biologique dans la constitution des individus et des espèces (donc des humains et de l’espèce humaine). Comme il nous le rappelle très bien, « d’Aristote au XXe siècle, il a toujours été exclu que l’aléa puisse jouer un rôle important dans le vivant. Il a toujours été postulé que l’ordre en est le caractère fondamental et qu’il est même son essence (comme attesté par l’étymologie commune des mots organisme et organisation) » (p. 22).

Je trouve d’ailleurs très intéressant de l’entendre aussi dire que « si nous n’acceptons pas le hasard en nous, c’est à cause de la perte de sens potentielle que cela représenterait pour notre existence » (p. 22).

Ce qui m’amène à ces premières interrogations qu’éveille cette théorie en moi et que je souhaiterais partager avec vous.

Peut-être ne serez-vous pas d’accord avec moi, mais il me semble que notre société est principalement ancrée dans un déterminisme où l’ordre et le contrôle dominent, où hasard, aléatoire et incertitude doivent être de préférence évités. J’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer différemment sur ce sujet dans apologie du doute et de l’incertitude.

Le rejet et la peur du hasard, de l'aléatoire et de l'incertitude pourrrait-il être une cause de dysfonctionnement des individus ? 

Si l’aléatoire et le hasard, donc l’incertitude font parti de nos fonctionnements biologiques et cellulaires, vouloir de manière générale contrôler les choses, avoir un contrôle sur les événements de nos vies et essayer de réduire (quand ce n’est pas éliminé) les possibilités de hasard et d’incertitude ne pourraient-ils pas être source de dysfonctionnement physiologiques ? Et ces dysfonctionnements physiologiques ne pourraient-ils pas déboucher sur des dysfonctionnements psychologiques et psychophysiologiques ? 

En effet, hasard, aléatoire et incertitudes qui sont généralement présentés comme « pas normal », ne devraient-ils pas, tout au contraire, être considérés comme des réalités de nos vies qui devraient faire parti de nos normes sociétales et individuelles ? Au lieu d’être exclu de nos enseignements, ne devraient-ils pas, tout au contraire, y être totalement intégrés ? Cette présentation comme « pas normal » par le « bon ordre » de la société ne serait-il pas une monumentale erreur ? Nié cette réalité biologique, comme nous avons tendance à le faire, ne pourrait-il pas être inconsciemment anxiogène pour un grand nombre d’individus ?

J’entends déjà certains me dire qu’au contraire, c’est l’idée d’incertitude et de hasard qui est anxiogène pour beaucoup. Et c’est indéniablement vrai. Mais est-ce anxiogène en raison de l’imprévisibilité et de l’inconnu que cela sous-entend ou est-ce anxiogène en raison du conflit intérieur que peut représenter l’opposition interne (pour ne pas dire confrontation) entre une réalité biologique qui nous habite et une injonction sociétale et culturelle qui nous est imposée (et donc que physiologiquement l’on subit) ? Je n’ai pas de réponse à cette interrogation, mais ne mérite-t-elle pas d’être posée ? Alors certes, cela va à l’encontre des systèmes qui nous guident depuis longtemps. C’est-à-dire cet « ordre pour l’ordre » qui permet le contrôle des populations et des individus, même à leur détriment psychologique et physiologique.

S’enfermer dans ce déterminisme sans jamais le mettre en question et en cause (pour la majorité dominante des scientifiques), ne serait-ce pas aussi un moyen de ne pas questionner la supériorité de l’humain sur les autres espèces ainsi que sa destinée spirituellement supérieure ? Comme nous le dit si bien Dominique Lestel : « Que savons-nous vraiment, tout d’abord, des spiritualités animales ? L’esprit fort se gaussera de la question. Il aura tort. Personne n’en a montré ni l’existence ni l’absence. Il faut être empiriste jusqu’au bout pour ne pas tomber dans la superstition, et celle-ci n’est pas toujours du côté auquel on pense » (L’animal est l’avenir de l’homme, Fayard, 2010, p. 58). 

OGM, une source d'évolution épigénétique ?

Enfin, l’expression aléatoire des gènes ne viendrait-elle pas donner du sens aux mutations génétiques qui ont pu apparaître sur certains organismes génétiquement modifiés (je pense notamment à certains plans de maïs Mosanto au Mexique). En jouant comme nous le faisons avec les gènes sans tenir compte de cette réalité aléatoire, que risquons-nous donc de provoquer comme évolutions épigénétiques possibles chez différentes espèces, dont l’animal-homme ?

Se pourrait-il aussi que tous les ajouts chimiques qui ont envahi la culture intensive et l’agroalimentaire, et que l’on retrouve dans notre alimentation et parfois (si ce n’est souvent) dans l’eau que l’on boit, puissent un jour être source d’évolutions épigénétiques ?

Les évolutions génétiques possibles : un bien ou un mal pour l'espèce humaine ? 

Je ne suis pas particulièrement pour les OGM, mais tout cela ne permet-il pas de proposer un autre regard sur la question ? Cela n'invite d'ailleurs pas à de nouvelles interrogations ?

Une évolution épigénétique provoquée par les OGM, est-ce finalement si grave que cela ?

Comme nous l’a expliqué Kupiec, toute évolution épigénétique qui se maintient est une évolution adaptée à l’évolution de l’environnement extérieure, donc viable. Notre environnement à évoluer en fonction des modifications que nous avons apporté et que nous continuons à apporter. Ne serait-il donc pas normal que cela puisse donner naissance à des évolutions épigénétiques (et non pas des mutations…) ? Elles devraient donc trouver leur sens dans notre société. 

Par exemple, un troisième bras serait-il si absurde que cela ? Peut-être pas ! Selon les normes libérales actuelles de production et de rentabilité, cela pourrait rendre plus productif. En serions-nous pour autant moins des Hommes, moins des Humains ? Certainement pas. Comme nous le dit Kupiec, « Même si la population humaine évoluait et se transformait en une population différente de ce qu’elle est pour nous, l’abstraction « homme » que nous utilisons aujourd’hui serait toujours la même. » 

Voici donc une parfaite transition pour aller vers la deuxième interrogation que je souhaite partager avec vous, la question des « abstractions » et des subjectivités qui en découlent.


[1] Ce ne sont que quelques passages qui ne peuvent refléter l’intégralité du développement de Kupiec. Pour plonger dans ses développements, je vous invite à lire cette conférence qui, bien que parfois un peu ardu, est pour l’essentiel, me semble-t-il, accessible à la majorité.

 

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