Le don à soi : que se donne-ton, que reçoit-on de soi et que se redonne-t-on ?

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Avant d’entrer dans le vif du sujet, un petit rappel sur le don et son processus relationnel.

Donner, recevoir et rendre qui est redonner (le contre-don français) sont les 3 obligations du « don » mises en lumière par Marcel Mauss dans son Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques.

  • 3 obligations car refuser de donner (quand c’est un souhait personnel ou une demande), refuser de recevoir et refuser de rendre un jour est source possible de tensions et de conflits. Ce que, sans raison précise valable pour nous, nous avons généralement tendance à éviter.
  • 3 obligations dont la relation complexe est, pour Mauss, les anthropologues et une partie des sociologues, à la base du lien social, mais qui relève du contrôle social pour certains psys. A mon sens, il relève des deux car ces 3 obligations qui n’obligent pas obligatoirement (on peut toujours refuser quelles qu’en soient les conséquences) nous obligent les uns vis-à-vis des autres en nous mettant en dette.
  • 3 obligations qui nous mettent donc en relation mais dans lesquels il n’y a pas de gratuité. Le « don » n’est pas intéressé, mais il y a toujours un intérêt dans l’acte de don.

La relation de don est une relation dissymétrique dans laquelle le donataire qui reçoit se retrouve en dette vis-à-vis du donateur.

  • Relation dissymétrique car ce n’est pas du troc ni de l’échange marchand dans lequel nous savons ce que nous échangeons, la valeur des objets échangés et quand.
  • Dans le don, nous savons ce que nous donnons et quand mais nous ne savons pas ce qui nous sera rendu, sa valeur, ni dans quelle temporalité. Lorsque vous invitez une personne à dîner, savez-vous quand et sous quelle forme, un jour, ce dîner vous sera redonné ? Normalement non.

C’est de l’échange symbolique où la dissymétrie règne. Un jour vous êtes le donateur qui met en dette pour le lendemain devenir le donataire qui est en dette et plus tard être de nouveau le donateur qui met en dette. Boucle de don qui peut ne jamais s’arrêter tant que la relation existe. Boucle de don qui peut être vertueuse et constructive lorsqu’elle est principalement fondée sur le donner-recevoir-rendre mais qui peut être vicieuse et destructive lorsqu’elle est principalement fondée sur le prendre-refuser-garder comme l’a montré Philippe Chanial dans sa boussole du don qu’il a présenté dans « “L’instant fugitif ou la société prend.” Le don, la partie et le tout », In Revue du Mauss n°36, Marcel Mauss vivant.

Venons-donc au propos initial.

Tous les ouvrages que j’ai pu lire traitant du don abordent celui-ci principalement au niveau macro. Le micro n’est quasiment jamais abordé, notamment les mécanismes psychologiques et neuropsychologiques sur lesquels il s’appuie. Il est aussi généralement abordé au niveau des individus dans l’interrelation avec d’autres et des groupes. Par contre, je n’ai pour le moment pas trouver d’écrits sur la relation de « don » à soi-même.

La relation à l’autre ne commencerait-elle pas par la relation à soi ? Le premier « autre » avec lequel nous sommes en relation, n’est-ce pas cet autre qui est en nous ? Toute cette part de nous-mêmes que nous ne connaissons pas, que nous ne laissons pas s’exprimer, dont nous percevons parfois la présence (quand nous la percevons…).

Ne serait-il pas intéressant de s’interroger sur ce que nous pouvons nous donner à nous-mêmes ? Sur ce que nous pouvons recevoir de nous ? Et sur ce que nous pouvons nous redonner ? Cela ne pourrait-il pas nous aider à nous connaître différemment ? Cela ne pourrait-il pas nous permettre d’avoir un autre regard sur nous-mêmes et comment nous fonctionnons avec nous-mêmes ? Qu’est-ce que cela peut donc dire de notre propre estime ? Qu’est-ce que cela peut dire du respect que nous avons vis-à-vis de nous-mêmes ? Qu’est-ce que cela peut dire des engagements que nous prenons avec nous-mêmes ? Qu’est-ce que cela pourrait dire des mensonges que l’on se fait ?

  • Que se donne-t-on en termes de confiance, de reconnaissance, d’estime de notre propre valeur, mais aussi en termes de faiblesses, de mésestime de soi, de dévalorisation, de critiques négatives ?
  • Que reçoit-on en fonction de ce que l’on se donne ? Quelles émotions interne cela éveille ou provoque ? De la joie, de la tristesse, de la colère, de la peur, du dégoût ?
  • Et que se redonne-t-on alors ? Qu’est-ce que ces émotions disent de notre état du moment ? Qu’est-ce que cela nous donne envie de faire pour ou par rapport à nous-mêmes ? Cela nous donne-t-il envie de nous occuper de nous, de ne rien faire, de nous faire du bien, de nous faire du mal ?
  • En fonction de ce que nous nous redonnerons ainsi, que reçoit-on de nous alors ?
  • Etc.

Ce n’est qu’un exemple de rapport à soi en « clé de don » (comme le dit Chanial), On peut se donner, recevoir de nous et se redonner bien des objets différents. Se regarder en clé de don ne pourrait-il pas nous apporter un autre angle de vue et de compréhension de nous-mêmes.

Et si vous essayiez de le faire pour vous, qu’est-ce que cela donnerait ? 

Etre au fait de notre processus relationnel interne de don ne pourrait-il pas aider notre relation aux autres ? En effet, comprendre notre fonctionnement du moment en clé de don ne pourrait-il pas nous aider à avoir une conscience plus profonde de notre état du moment ? Et si nous avons plus conscience de ce dernier, cela ne peut-il influer sur notre rapport aux autres ? Ne serions-nous pas alors plus à même de moduler nos manières d’être et/ou d’avoir conscience que certaines réactions peuvent être liées à notre état du moment et non pas à nous en tant que personne ? Et donc nous permettre d’atténuer les choses dans l’instant ou dans un après-coup proche.

Ne pourrait-il pas, non plus, être intéressant de se pencher sur ce qui se pase au niveau du "don à soi" dans un processus éducatif, aussi bien au niveau de l'enseignant/formateur/éducateur que de l'apprenant/éduqué ? 

 

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